« Dix mille pas par jour. » Le nombre a la rondeur des choses établies, et il figure aujourd’hui par défaut sur presque tous les téléphones. Il vient d’un argument de vente. Ce qui ne veut pas dire que marcher ne sert à rien — au contraire, et c’est là tout l’intérêt de l’histoire.
L’origine du chiffre
Elle est japonaise et commerciale. Au milieu des années 1960, l’entreprise d’horlogerie Yamasa, à Tokyo, commercialise un podomètre baptisé manpo-kei (万歩計), littéralement « compteur de dix mille pas ». La plupart des sources datent le lancement de 1965, dans le sillage des Jeux olympiques de Tokyo de 1964 et d’un débat public sur la sédentarité des Japonais ordinaires, comparés aux athlètes que le pays venait d’accueillir.
Le nom du chercheur Yoshiro Hatano est régulièrement associé à l’appareil, ses travaux sur la marche ayant nourri l’engouement de l’époque. La nature exacte de son rôle — inspirateur, caution scientifique, promoteur ultérieur — varie selon les récits, et nous ne trancherons pas. Une hypothèse souvent avancée veut que le caractère 万 (dix mille) évoque la silhouette d’un marcheur, ce qui aurait guidé le choix du nom ; c’est plausible, ce n’est pas démontré.
Le point solide, en revanche, ne fait pas débat : aucune étude ne portait alors sur « dix mille pas ». Le nombre est rond, mémorable, facile à imprimer sur un boîtier. C’est un slogan devenu recommandation.
Ce que mesurent les cohortes récentes
En 2019, I-Min Lee et ses collègues publient dans le JAMA Internal Medicine le suivi d’environ 16 700 femmes âgées en moyenne de 72 ans. Résultat : celles qui faisaient environ 4 400 pas par jour avaient un risque de décès nettement inférieur à celles qui en faisaient 2 700. Le bénéfice continuait d’augmenter avec le volume, puis se stabilisait autour de 7 500 pas. Au-delà, la courbe s’aplatit.
La méta-analyse d’Amanda Paluch et coll., parue dans The Lancet Public Health en 2022, agrège quinze cohortes internationales et près de 47 000 adultes. Même forme : le risque décroît fortement, puis plafonne — vers 6 000 à 8 000 pas chez les 60 ans et plus, vers 8 000 à 10 000 chez les plus jeunes. L’âge déplace le seuil vers le bas.
Une revue systématique plus récente, publiée dans la même revue en juillet 2025 sous la direction de Ding Ding, élargit l’analyse à d’autres issues de santé et retient 7 000 pas comme repère utile pour la population générale, avec des bénéfices déjà mesurables dès 3 000 à 4 000 pas et des points d’inflexion situés entre 5 000 et 7 000.
Trois enseignements plus utiles que le seuil
- Le gain le plus important se joue en bas de l’échelle. C’est le passage de très peu à un peu qui pèse le plus lourd. Quelqu’un qui marche 3 000 pas et monte à 5 000 obtient davantage que quelqu’un qui passe de 9 000 à 11 000.
- Le plafond est réel, mais ce n’est pas un plafond de verre. Marcher plus n’est ni inutile ni nuisible ; c’est simplement que le rendement diminue. Personne n’a montré qu’il fallait s’arrêter à 7 000.
- Sept mille pas n’est pas le nouveau dix mille. Ce sont des repères de population, tirés de moyennes. Aucun de ces chiffres ne décrit ce dont une personne donnée a besoin un jour donné.
La cadence, le compteur et ce qu’ils ne voient pas
Marcher vite compte-t-il plus que marcher longtemps ? Les preuves sont ici moins nettes. Dans l’étude de Lee comme dans des travaux ultérieurs, les associations entre l’intensité de la marche et la mortalité s’atténuent nettement une fois le volume total pris en compte, et deviennent le plus souvent non significatives. Cela ne signifie pas que l’allure est sans effet — d’autres bénéfices, cardiorespiratoires notamment, ne se lisent pas dans ces courbes. Cela signifie que le volume est, pour l’instant, le paramètre le mieux documenté.
Reste une évidence mécanique trop rarement dite : un téléphone posé sur un bureau ne compte pas les pas de son propriétaire. Un aller-retour à la machine à café, un déplacement chariot en main, une heure de jardinage ou de ménage disparaissent purement et simplement du décompte. Le chiffre affiché le soir n’est pas une mesure de l’activité de la journée ; c’est une mesure de l’activité effectuée avec l’appareil sur soi.
Le compteur comme objet psychologique
C’est le même mécanisme que celui des applications de suivi d’habitudes, dont nous parlions à propos des vingt-et-un jours : un objectif chiffré porte certaines personnes et en décourage d’autres. Pour les premières, l’anneau à refermer est un jeu. Pour les secondes, 7 200 pas au coucher devient un constat d’échec, alors qu’il s’agit d’une bonne journée. Il n’y a rien à prescrire ici, seulement une question à se poser honnêtement : ce compteur me donne-t-il envie de sortir, ou envie d’éviter de regarder ? La réponse, quelle qu’elle soit, suffit à décider s’il faut le garder.
Et si l’affichage démoralise, il existe d’autres ancrages que le nombre : une marche calée sur un moment fixe de la journée, greffée sur une routine du matin ou sur le trajet de retour, tient souvent mieux dans la durée qu’un objectif quotidien à atteindre.
L’essentiel
Dix mille pas est un nom de produit des années 1960, pas un seuil issu de la recherche. Les cohortes récentes convergent : la mortalité baisse dès quelques milliers de pas, le bénéfice continue puis plafonne, et le point d’inflexion se situe sous les dix mille — plus bas encore avec l’âge. La conclusion n’est pas que marcher est surestimé : c’est que bouger davantage reste l’un des leviers les mieux établis, et que le ticket d’entrée coûte bien moins cher qu’annoncé. Sept mille pas, c’est déjà beaucoup de chemin. Cinq mille aussi. L’équilibre, sans dogme.
Le Juste Milieu partage des repères d’équilibre au quotidien, sans visée médicale.
— La rédaction du Juste Milieu

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