Un bureau vide et une chaise près d'une grande fenêtre, dans la lumière du jour

Le burn-out : ce que le mot recouvre vraiment

Le mot circule beaucoup. On l’emploie pour une semaine harassante, pour un ras-le-bol passager, parfois pour un effondrement qui dure des mois. Cette élasticité a un coût : elle brouille ce que le terme désigne réellement, et elle laisse celles et ceux qui traversent quelque chose de grave sans mots précis pour le nommer. Voici, sobrement, ce que recouvre le burn-out selon les définitions de référence — et ce qu’elles ne disent pas.

Ce que dit exactement la CIM-11

C’est le point le plus souvent mal rapporté. En mai 2019, l’Organisation mondiale de la santé a inscrit le burn-out dans la onzième révision de la Classification internationale des maladies (CIM-11), sous le code QD85. Beaucoup de titres de presse en ont conclu que l’OMS venait de « reconnaître le burn-out comme une maladie ». L’OMS a dû publier une mise au point pour dire l’inverse.

La formulation retenue est la suivante : le burn-out est « un syndrome conceptualisé comme résultant d’un stress chronique au travail qui n’a pas été géré avec succès ». Et l’OMS précise : il est classé comme un phénomène lié au travail, et non comme une maladie ou un trouble médical. Le code QD85 ne figure d’ailleurs pas dans les chapitres de maladies, mais dans celui des « facteurs influençant l’état de santé ou les motifs de recours aux services de santé » — un chapitre qui recense des raisons de consulter, pas des pathologies.

Le texte ajoute une restriction importante : le burn-out se rapporte spécifiquement au contexte professionnel et ne devrait pas servir à décrire des expériences relevant d’autres domaines de la vie. C’est une définition étroite, volontairement.

Les trois dimensions, et pourquoi les trois comptent

La définition en décrit trois, qu’il faut lire ensemble :

  • L’épuisement. Un sentiment de manque d’énergie ou d’épuisement, qui ne se répare pas avec un week-end ou une bonne nuit.
  • La distance mentale. Un retrait vis-à-vis du travail, ou des sentiments de négativisme et de cynisme à son égard. Ce qui comptait cesse de compter ; l’ironie remplace l’engagement.
  • Le sentiment d’efficacité réduite. L’impression de ne plus être bon à grand-chose dans son métier, souvent sans rapport avec la qualité réelle du travail fourni.

On réduit très souvent le burn-out à la première dimension. C’est l’erreur la plus commune, et elle est trompeuse dans les deux sens : elle fait appeler « burn-out » une fatigue ordinaire, et elle empêche de reconnaître un tableau constitué chez quelqu’un qui tient encore debout. C’est la combinaison qui fait le tableau — l’épuisement plus le détachement plus le sentiment d’inefficacité.

Ce découpage n’est pas tombé du ciel. Le terme apparaît en 1974 sous la plume du psychologue américain Herbert Freudenberger, qui décrit l’usure des bénévoles d’une clinique gratuite. C’est ensuite la psychologue sociale Christina Maslach qui structure le concept : avec Susan Jackson, elle publie en 1981 le Maslach Burnout Inventory, questionnaire qui installe durablement l’épuisement, le cynisme et l’inefficacité comme les trois composantes du syndrome. La définition de la CIM-11 en est l’héritière directe.

Ce que ce n’est pas — et le débat avec la dépression

Ce n’est pas une fatigue passagère : la fatigue se répare, le burn-out se creuse. Ce n’est pas non plus un manque de résistance personnelle, et ce point mérite d’être dit franchement, parce que c’est l’interprétation spontanée de beaucoup de gens qui le vivent — « je n’ai pas tenu ». Les personnes concernées sont fréquemment celles qui s’étaient le plus investies.

Reste une question que la science n’a pas tranchée : le burn-out se distingue-t-il vraiment de la dépression ? Le doute est ancien. Freudenberger lui-même notait dès 1974 que la personne en burn-out « a l’air, agit et semble déprimée ». Depuis, les travaux se contredisent. Une partie de la littérature conclut à deux entités distinctes ; une autre, portée notamment par Renzo Bianchi et Irvin Schonfeld, soutient que les items de burn-out et de dépression ne se séparent pas nettement en facteurs distincts, et que les deux constructions se recouvrent largement. Le débat est réel et il reste ouvert. Nous ne le trancherons pas ici — mais il a une conséquence pratique : un état durable d’épuisement mérite un avis professionnel, quel que soit le nom qu’on finit par lui donner.

Un mot sur les chiffres, tant qu’on y est. Les estimations de prévalence du burn-out varient énormément d’une étude à l’autre, parce qu’elles dépendent entièrement de l’instrument de mesure et du seuil retenu. C’est pourquoi vous ne trouverez pas de pourcentage dans cet article : un chiffre sans son instrument ne veut pas dire grand-chose.

Ce qui relève du contexte de travail, pas de l’individu

C’est le point de fond, et il est le plus important de cet article. La définition de l’OMS ne dit pas que certaines personnes sont fragiles. Elle dit que le burn-out résulte d’un stress chronique au travail qui n’a pas été géré avec succès. Le sujet de la phrase, c’est la situation de travail.

Ce déplacement change tout. Charge irréaliste, manque d’autonomie, reconnaissance absente, valeurs de l’organisation en contradiction avec les siennes, injonctions incompatibles : ce sont des caractéristiques d’un poste et d’une organisation, pas des traits de caractère. Une personne peut aller bien dans un contexte et s’effondrer dans un autre — sans avoir changé.

Cela dit quelque chose de la responsabilité. Demander à quelqu’un d’apprendre à mieux respirer pendant qu’on lui confie le travail de deux personnes, c’est lui faire porter un problème qui n’est pas le sien.

Ce qu’on peut faire, et ce qu’un magazine ne peut pas

Ce site propose des repères d’hygiène de vie, et ils ont leur utilité. Poser des limites entre vie professionnelle et vie personnelle, alléger la charge mentale, connaître ce que prévoit réellement le droit à la déconnexion, ou rétablir une frontière quand le bureau est à la maison : autant de gestes qui protègent, et qui aident à repérer plus tôt quand quelque chose se dégrade.

Mais il faut le dire nettement : ces repères ne remplacent ni un changement de conditions de travail, ni un accompagnement professionnel. Si la charge est intenable, aucune routine du soir ne la rendra tenable. C’est une limite que nous préférons poser nous-mêmes plutôt que de la laisser deviner.

Quant aux interlocuteurs pertinents, ils sont simples et peu nombreux. Le médecin traitant, qui peut évaluer la situation dans son ensemble et orienter. La médecine du travail, dont c’est précisément le rôle : elle est tenue au secret médical vis-à-vis de l’employeur, une visite peut être demandée à tout moment et à l’initiative du salarié, et elle peut agir sur le poste lui-même. En parler à l’une ou l’autre n’engage à rien et ne dramatise rien.

Une précision sur le cadre français, parce qu’elle revient souvent. La Haute Autorité de santé, dans ses travaux de 2017 sur le repérage et la prise en charge du syndrome d’épuisement professionnel, rappelle que le burn-out n’est pas une maladie caractérisée : c’est un ensemble de manifestations qui appelle une démarche diagnostique, destinée à en évaluer la sévérité et le lien avec les conditions de travail. Il ne figure dans aucun tableau de maladies professionnelles. Une reconnaissance reste possible au cas par cas par la voie dite complémentaire, hors tableau, ouverte aux affections psychiques et passant par un comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles — une procédure qui existe, mais dont les conditions sont exigeantes.

L’essentiel

Le burn-out n’est pas classé comme une maladie par l’OMS, mais comme un phénomène lié au travail, défini par trois dimensions conjointes : épuisement, distance mentale, sentiment d’efficacité réduite. Sa frontière avec la dépression fait l’objet d’un débat scientifique non tranché. Et sa cause, telle que la définition la formule, se trouve du côté du contexte professionnel, pas de la solidité des personnes. Nommer les choses correctement ne soigne rien, mais cela évite au moins de se croire responsable de ce qui ne l’est pas. L’équilibre, sans dogme.

Le Juste Milieu partage des repères d’équilibre au quotidien, sans visée médicale.

— La rédaction du Juste Milieu


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