Il est 23 h 40. On avait pris le téléphone pour regarder l’heure. Vingt minutes plus tard, on fait encore défiler un fil d’actualités anxiogènes, avec le sentiment désagréable de ne pas vraiment vouloir être là. Ce comportement a désormais un nom — le doomscrolling — et il s’explique mieux qu’on ne le croit.
Un vieux réflexe rencontre une interface récente
Notre attention est spontanément attirée par la menace. C’est un biais de négativité bien documenté : une information alarmante est traitée plus vite, retenue plus longtemps, jugée plus importante qu’une information neutre. Pendant très longtemps, ce réflexe a été utile et, surtout, borné : une fois le danger identifié, l’information s’arrêtait.
Ce qui a changé, ce n’est pas notre cerveau, c’est le contenant. Le défilement infini supprime le point d’arrêt naturel qu’était la fin d’un article, d’un journal, d’un journal télévisé. Le rafraîchissement par traction imite le fonctionnement d’une machine à sous : on ne sait jamais ce que le prochain geste va produire, et c’est précisément cette imprévisibilité — la récompense variable — qui entretient le comportement le plus efficacement.
Ce que ce n’est pas
Un point de vocabulaire, important. Il n’existe pas de diagnostic reconnu d’« addiction aux écrans » ou d’« addiction aux réseaux sociaux ». La classification internationale des maladies de l’OMS (CIM-11) ne retient, dans ce champ, que le trouble du jeu vidéo. Le DSM-5 américain, lui, place le trouble du jeu sur Internet en annexe, comme une piste à étudier.
Cela ne veut pas dire que la souffrance n’est pas réelle. Cela veut dire qu’employer le lexique de la dépendance à tout propos brouille le tableau, et fait porter à l’individu la responsabilité d’un design qui n’a pas été conçu pour lui.
Ce qui marche mieux que la volonté
- Introduire une friction. Sortir l’application de l’écran d’accueil, se déconnecter après usage, retirer le téléphone de la chambre. Chaque seconde ajoutée avant l’ouverture réduit les ouvertures machinales.
- Remplacer le point d’arrêt. Puisque le fil n’en a plus, en poser un : une minuterie, un nombre d’articles, une heure limite.
- Distinguer usage passif et usage actif. Écrire à quelqu’un, chercher une information précise : ces usages ne ressemblent pas au défilement passif, et c’est ce dernier qui est le plus associé à une humeur dégradée.
- Se donner un créneau d’information. Vingt minutes assumées, à heure choisie, valent mieux qu’une veille diffuse toute la journée.
Le « temps d’écran » est un mauvais indicateur
Le chiffre affiché chaque dimanche par nos téléphones agrège des choses qui n’ont rien à voir : une visioconférence avec sa famille, une carte routière, deux heures de fil d’actualités, un livre lu en numérique. Les travaux qui cherchent un lien entre durée totale d’écran et bien-être trouvent des associations très faibles, et souvent contradictoires. Ce qui compte est ce qu’on y fait, avec qui, et surtout ce que cet usage remplace — du sommeil, une conversation, une sortie. Réduire un nombre n’a jamais rendu personne plus serein.
La soirée est le moment charnière
Le doomscrolling se loge presque toujours dans les mêmes plis : la fin de journée, la fatigue, le lit. Non pas parce que le soir serait dangereux, mais parce que les ressources d’inhibition sont au plus bas et qu’aucune autre activité n’a été prévue. Une routine du soir même sommaire, un livre posé sur la table de nuit, un réveil qui remplace le téléphone : ces déplacements matériels font davantage que n’importe quelle résolution. Et si l’on veut aller plus loin, un week-end en basse connexion donne un point de comparaison utile.
L’essentiel
Le doomscrolling n’est pas une faiblesse morale : c’est un réflexe ancien rencontrant une interface sans fin. On s’en sort mieux en modifiant l’environnement — friction, points d’arrêt, téléphone hors de la chambre — qu’en s’exhortant à la discipline. Et l’on gagne à se méfier autant du vocabulaire de l’addiction que du compteur de temps d’écran. L’équilibre, sans dogme.
Le Juste Milieu partage des repères d’équilibre au quotidien, sans visée médicale.
— La rédaction du Juste Milieu

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